Déguster le monde à petits prix, est-ce équitable?

J’ai eu l’occasion de m’entretenir cette semaine avec David Schmid, directeur des ventes chez Direct Terroir, une agence d’importation de vin spécialisée dans les produits équitables. Il m’a fait déguster l’un de ses vins équitables et bio disponibles à la SAQ : Winds of Change. Et oui, il existe du vin équitable. Or, si le concept peut à prime abord faire sourire (les producteurs de Champagne ont assurément besoin de s’inscrire dans des programmes de commerce équitable), il n’en est pas moins sérieux. Une vente de la SAQ intitulée : « Dégustez le monde à petits prix » doit nous faire réfléchir. Pourquoi les vins meilleurs marchés proviennent-ils souvent de l’hémisphère sud?

Dans les médias, on véhicule souvent l’image un peu romantique du vigneron, une personne se chargeant à la fois de la viticulture et à la fois de la vinification et de la vente de son vin. Or, ses trois étapes sont souvent trop complexes et nécessitent trop d’investissement pour qu’une seule personne puisse toutes les conduire seul. Dans le meilleur des cas, on a des situations où des domaines possèdent à la fois des vignobles et des chais, ont des employés et réalisent eux-mêmes toutes les étapes de la production et de la commercialisation. Mais le plus souvent, les gens qui s’occupent de la vinification et de la commercialisation achètent des raisins à des producteurs spécialisés.

Cette division entre des producteurs de raisins d’une part et des négociants éleveurs d’autre part est très répandue et constitue pour ainsi dire la norme dans l’univers du vin. Même les domaines qui possèdent des vignobles, par exemple pour leurs meilleurs crus, achètent souvent des raisins à des viticulteurs pour produire leurs vins d’entrée de gamme. En France, pour pouvoir indiquer sur l’étiquette qu’un vin a été « Mis en bouteille à la propriété », il faut avoir cultivé ses raisins soi-même. Il suffit alors de regarder le nombre de bouteille où il n’est pas mentionné « Mis en bouteille à la propriété », notamment en Bourgogne, en Alsace, dans le Rhône et ailleurs, pour se convaincre de la quantité de vins produits avec des raisins achetés à des viticulteurs.

En Espagne, en Italie et au Portugal, la présence de petits propriétaires viticulteurs est encore plus importante qu’en France. Or, souvent ces viticulteurs ont l’impression de ne pas recevoir un juste prix pour leur raisin, surtout lorsqu’ils voient le prix qu’atteignent certains vins sur le marché ensuite. Pour cette raison, plusieurs se sont unis dans des caves coopératives qui leur permettent alors d’avoir accès aux équipements nécessaires à la transformation du raisin en vin et à la plus value que cette transformation confère ensuite au vin. Ça, c’est en Europe. Imaginez au Chili, en Argentine ou en Afrique du Sud.

On oublie rapidement, mais jusqu’en 1991, l’Afrique du Sud était un pays où prévalait une politique ségrégationniste d’apartheid. Les habitants de ce pays étaient séparés en deux classes de citoyens en fonction de leur appartenance ethnique, soit les blancs et les noirs, et ne jouissaient pas des mêmes droits sociaux. Cette politique provenait d’une longue tradition ségrégationniste entre les blancs et les noirs remontant aux débuts de la colonie. À partir de 1976, l’ONU et la communauté international ont commencé à exercer des pressions sur L’Afrique du Sud pour que son gouvernement abandonne cette politique, suivit à partir de 1984 d’un embargo économique international.

Après la fin du régime d’apartheid et la levée de l’embargo économique, l’industrie sud africaine du vin a commencé à prendre son essor avec l’accès aux marchés internationaux. Parallèlement au développement de cette industrie, des producteurs étrangers -Suisses, Allemands, Français, Hollandais,?- s’installent en Afrique du Sud pour faire du vin. Ceux-ci sont alors scandalisés par la façon dont certains producteurs locaux blancs traitent leurs ouvriers noirs. Il existait par exemple dans l’arrière pays de grandes plantations de vigne dans lesquelles les ouvriers noirs étaient payés en vin. Inutile de décrire les problèmes sociaux et de santé auxquels cette pratique pouvait mener. Afin d’aider les communautés noires, des gens et des organismes commencent alors à mobiliser et à prendre en main les communautés. Cela donne entre autres naissance au mouvement Black Economic Empowerment. C’est dans cette mouvance qu’apparaissent ensuite en Afrique du sud les premières coopératives vinicoles équitables.

Le vin Winds of Change provient d’une telle coopérative vinicole équitable. Le vin est vinifié et commercialisé par African Terroir. Mais les raisins sont produits par une communauté de fermiers dénommée Mountain View. Grâce à ce vin, les gens de cette communauté ont pu bénéficier d’une amélioration de leurs conditions de vie. Les habitants de cette communauté se sont vu doter de maisons avec chambres, cuisines, toilettes, eau courante et électricité. Lorsqu’on connait les conditions qui prévalent dans plusieurs communautés paysannes africaines, ces éléments constituent une nette amélioration des conditions de vie. African Terroir supervise et aide les habitants de cette communauté dans la culture de leurs raisins, vinifie leur vin et leur remet ensuite une part des bénéfices qui sont alors en partie redistribués aux individus et en partie réinvestis dans la communauté. Ceci a permis récemment la construction d’une école primaire pour les enfants. Pour ces raisons, ce vin est alors reconnu et certifié équitable.

Le vin Winds of Chage pinotage shiraz 2007 est un très bon vin. La robe est de couleur rouge grenat sombre. Il présente un beau nez fruité de cerise et de cassis. En bouche, le vin est ample en raison de son degré d’alcool, mais soutenu par ce qu’il faut d’acidité. Les tanins sont fins et gouleyant. Au niveau des arômes, le fruit domine avec un petit côté herbacé et épicé. La finale est bien torréfiée, à la manière des vins sud africain, mais sans excès. Ce vin m’a beaucoup plus et il accompagnerait à merveille un plat de pâtes aux tomates séchées ou un gigot d’agneau à la menthe.

Aujourd’hui, l’Afrique du Sud produit 80% du vin équitable dans le monde. Mais le modèle a été exporté, entre autres en Amérique du Sud. Le documentaire Mondovino présentait brièvement la dynamique entre les propriétaires de vieux domaines et les petits fermiers viticulteurs en Argentine. Encore plus qu’en Europe, les petits fermiers viticulteurs des pays d’Amérique du Sud se font souvent exploiter par les négociants-vinificateurs qui les obligent à vendre leurs raisins à un prix dérisoire en les menaçant de ne pas acheter leurs récoltes de raisins. Afin de protéger les petits producteurs, des coopératives équitables commencent donc également à voir le jour en Argentine (Soluna) et au Chili (Cooperativa agricola Vitivinicola de Curico).

En tant que consommateur, nous sommes souvent attirés par les meilleurs prix. Nous ne réalisons alors pas toujours l’impact de nos choix et de leurs conséquences sur la réalité de gens qui produisent les biens que nous consommons. Heureusement, des organismes tels Equiterre et Slow Food nous sensibilisent à cette réalité. Or, cela peut également être vrai pour le vin. Par conséquent, avant de « déguster le monde à petits prix », pensez-y un peu?